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Cérémonie du Concours National de la Résistance et de la Déportation

 
Concours National de la Résistance et de la Déportation


La cérémonie de remise des prix aux lauréats départementaux du Concours National de la Résistance et de la Déportation dont le thème cette année est "Résister par l'art et la littérature" s'est déroulée le mardi 14 juin à la Préfecture du Val de Marne.

Le Préfet du Val de Marne a prononcé le discours suivant :

Résister par l’art et la littérature

"Le sujet proposé cette année aux participants au concours national de la résistance et de la déportation est au cœur du travail de mémoire qui, depuis 50 ans, sollicite des milliers de jeunes français. Il appelait à une réflexion profonde sur la notion de résistance et ses manifestations dans les années troubles que connut notre pays entre 1940 et 1944.

   Les représentations communes attachées à l’histoire de cette période ont tendance à privilégier l’acte de résistance armée dont l’héroïsme a un caractère évident, parfois spectaculaire. Pourtant, résister ce fut d’abord et essentiellement un acte de pensée, une réaction morale, et un réflexe d’honneur. Il faut remonter à l’origine pour le comprendre.

   Le 18 juin, nous célèbrerons, comme chaque année, l’appel par lequel, il y a soixante seize ans, le général de Gaulle refusait de cesser le combat et invitait les Français qui le pouvaient à le rejoindre à Londres pour que la France reste en guerre contre l’Allemagne.

   « La flamme de la résistance ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas ».

   Le texte prononcé par ce général de brigade à titre temporaire, ce jour là, à la BBC, fut peu entendu. Il n’a même pas été enregistré, mais, cette page énergique a pourtant éclairé les années d’occupation, en rassemblant peu à peu autour de sa flamme les volontés et les espoirs. Pour nous, il est l’acte inaugural de l’épopée de la France libre et, plus largement, de la résistance française.

   Or, ce texte de combat, d’une concision et d’une force d’expression peu communes, écrit en hâte dans le moment le plus désespéré de notre histoire, était celui d’un écrivain, d’un grand écrivain comme l’ont montré quinze ans après, ses Mémoires de guerre.

   L’acte d’écrire, de bien écrire, de parler et de bien parler, en mettant des mots clairs et précis sur la défaite et ses causes, sur les raisons de lutter et de croire à la victoire a été à l’origine de la résistance et est resté, quatre années durant, sa force essentielle.

   Chacun sait l’importance de la presse clandestine. Elle visait non seulement à diffuser l’information que tentait d’étouffer l’occupant et ses collaborateurs, mais aussi à poursuivre une activité littéraire, libre, non soumise à la censure.

   En France, plus que dans n’importe quel autre pays de l’Europe occupée, les nazis savaient qu’ils ne contrôleraient pas le territoire s’ils ne se rendaient maître, ou ne s’assuraient du caractère inoffensif de l’activité littéraire dans ce grand pays de littérature.

   Après leur entrée à Paris, les nazis avaient pris le contrôle de la Nouvelle Revue Française et des éditions Gallimard, fleuron de l’édition française qui publiait l’élite des écrivains, en veillant à ce que leurs nouveaux dirigeants soient favorables à leur idéologie. Les occupants avaient en même temps publié une liste d’écrivains français, morts ou vivants, dont les œuvres étaient proscrites parce qu’hostiles à l’Allemagne où parce qu’ils étaient juifs. Les nazis avaient fait en France occupée, ce qu’ils avaient fait en Allemagne dès la prise du pouvoir par Hitler.

   Dès lors, poursuivre librement une activité artistique ou d’écrivain, refuser de se soumettre à la censure, refuser toute coopération intellectuelle à l’occupant, c’était  déjà résister.

   Il faut pourtant bien avouer que les milieux artistiques et intellectuels furent à l’image de la population : peu de collaborateurs, mais guère plus de résistants. Beaucoup subirent l’occupation, sans sympathie pour l’ennemi, surtout préoccupés d’assurer leur subsistance. La majorité des artistes et des écrivains furent dans ce cas.

   D’autant plus remarquables sont ceux qui prirent le risque de s’engager, comme le poète René Char, qui commanda un maquis en Provence, l’écrivain Jean Prévost, tué dans une embuscade. Ceux-ci prirent les armes. D’autres écrivirent contre l’occupant, pour le désigner sous son véritable nom d’ennemi, pour dénoncer ses mensonges, sa violence et lutter contre sa propagande. Il en reste de grandes œuvres, des poèmes de Louis Aragon, de Paul Eluard, des textes d’Albert Camus et d’André Malraux, quelques livres remarquables dont Le silence de la mer qui reprenait, en l’actualisant, Colette Baudoche de Maurice Barrès, interdit parce qu’il était anti-allemand. Les risques qu’ils prirent étaient grands, et pouvaient leur coûter la vie. Le poète Robert Desnos y laissa la sienne, misérablement, dans un camp de concentration, à Terezin, quelques jours après sa libération.

   Nous avons ici cité des écrits et des écrivains de combat. Mais continuer de peindre, de sculpter, de jouer au théâtre et de faire de la musique, en rejetant les voies  d’expression  régressives encouragées par les nazis ou l’académisme du régime de Vichy, c’était résister aussi, continuer d’entretenir la flamme d’une création française inspirée par le goût de la liberté et de la fraternité entre les hommes.

   Fraternels, ils le furent ces chefs d’orchestre qui, comme Paul Paray et Charles Munch, abritèrent et fournirent du travail clandestinement à des musiciens juifs interdits d’exercer leur art. On se souvient aussi d’Henri Dutilleux mort il y a deux ans, alors jeune compositeur, qui intègra dès le début de l’occupation un réseau de résistance. Que l’on songe aussi à ce que la mémoire de la résistance doit à la musique. Le chant des partisans composé à Londres fait toujours vibrer lors des cérémonies. On y peut entendre aussi Le chant des marais, si poignant dans son dénuement, qui ramène vers nous, devant les monuments aux morts, les spectres de la déportation.

J’ai parlé ici, ce qui était le sujet, des artistes et écrivains résistants. Je voudrais pourtant évoquer après eux la figure très émouvante d’une jeune fille qui n’était ni une artiste, ni une écrivain, mais qui l’est devenue par la souffrance et l’humiliation qui lui était imposée. Hélène Berr n’avait pas dix huit ans lorsqu’elle est morte à Auschwitz. Pourtant son nom est resté parmi nous et s’élève. Non pas comme celui d’une des millions de victimes du nazisme, mais comme celui d’un écrivain, l’écrivain d’un seul livre, le sien, très juste, très vrai, très généreux, très beau. Le journal d’Hélène Berr, où elle raconte ce qu’était devenue sa vie dans Paris occupé , bientôt contrainte de porter l’étoile jaune et de subir, avant la mort, l’humiliation réservée à une humanité de second rang, ce texte modeste est un grand livre. Elle avait votre âge, je vous invite à lire son témoignage. Il est un des plus lumineux acte de résistance dans cette affreuse époque, parce qu’il dit, malgré l’oppression, malgré la menace, malgré les Allemands, malgré la mort, la joie d’avoir 17 ans, au printemps, à Paris. Cette force vitale, cette volonté d’être, et d’être libre, d’être généreuse, même quand on est opprimé, d’aimer son pays, même défiguré par la défaite, ces sentiments n’appartiennent pas au passé. Ils sont aussi en vous, en nous, il nous appartient de les reconnaître et d’en être dignes. C’est ce que nous invite à faire chaque année le concours de la résistance et de la déportation, là est sa signification profonde.

   Je tiens à vous remercier tous, à vous féliciter, ainsi que vos professeurs, pour votre engagement dans une œuvre de mémoire qui donne sens au présent et prépare l’avenir. Rappelez-vous plus tard, de ce moment de méditation, il vous montrera peut-être dans les épreuves à venir, quand tout est difficile et compliqué, parfois tragique, la voie de la liberté et de l’honneur."